La vérité de Leila Trabelsi, un mensonge pour les Tunisiens

Bien que sa sortie officielle n’ait eu lieu qu’en France pour le moment, le livre de Leila Ben Ali, Ma vérité a été commenté par les internautes tunisiens. Scans du livre et commentaires bien sentis ont circulé sur un ouvrage jugé «décevant». Entre ceux qui refusent de «dépenser un centime» et d’autres qui n’ont pas résisté à la curiosité, l’ouvrage de la femme de l’ex président Tunisien, Leila Trabelsi a fait l’actualité du Twitter et du Facebook tunisien. Les extraits publiés par le Monde.fr ont été relayés tandis que quelques uns commençaient à scanner le livre sur Twitter suivant l’idée de ne pas «donner de l’argent» pour l’ouvrage. Premier bilan : «décevant» et «mensonger» pour beaucoup. L’un d’eux a re-titré, «ma vérité» en «ma vie râtée» et un faux brouillon du livre circule déjà sur le réseau social: Un faux brouillon qui en dit long sur l'état d'esprit des internautes tunisiens. Crédits Photos: page Zaba Tunisie Les internautes n’ont pas aimé l’intervention «lisse» de l’éditeur du livre Yves Derai, comme le journaliste et écrivain Benoît Delmas qui analyse sur son blog les déclarations de ce dernier sur France Inter. Le billet intitulé «Yves Derai, éditeur de Leila Ben Ali, entre opportunisme et révisionnisme» s’en prend férocement à l’éditeur qui collecione les gaffes au fur et à mesure de son interview en déclarant par exemple que Ben Ali «n’était pas un dictateur sanguinaire» et que la révolution est un «coup d’Etat fomenté par des puissances étrangères»: «Je propose qu’Yves Derai passe ses vacances dans les sous-sols du Ministère de l’Intérieur, là ou on torturait, on violait, on tuait. Et puis on lui présentera des gens qui ont subit la technique du poulet grillé, on leur a brulé les pieds, dont on a violé la femme sous leurs yeux. Toute chose que Monsieur Derai, tout acquis à la cause fructueuse de Mâme Ben Ali, ne peut pas ne pas savoir.» Le livre supposé être rempli de «révélations» comme l’annonçait la quatrième de couverture a été surnommée le livre «le plus amusant de l’année» par la journaliste et chroniqueuse à France Inter Pascale Clark. En effet, le style assez lyrique et la position de victime ne jouent pas en la faveur de l’auteur. Le chapitre du 14 janvier par exemple commence ainsi : «Que s’est-il passé ce fameux 14 janvier 2011? Folles rumeurs, allégations mensongères et preuves fabriquées de toute pièces ont circulé autour de cette journée.» On attend un récit révélateur, on se retrouve plongé au cœur de la vie privée de Mme Leila dans sa maison de Sidi Bou Said «Ce matin-là, je me suis réveillée dans notre maison de Sidi Bou Saïd, vers huit heures du matin. Il faisait beau , la baie descendait vers la mer, bleue et sereine, comme depuis la nuit des temps.» Mais encore? La suite n’est que le récit du désarroi de ses proches face à une situation qui «dégénère». Aucun questionnement sur le pourquoi et le comment d’une telle contestation, seulement une famille démunie qui, «ne s’attendant pas un départ aussi précipité, ils étaient venus sans bagage, les femmes en tongs, les enfants sans manteau, j’ai dû prêter aux uns et aux autres le minimum pour le voyage», quelle tragédie…Quant à la personnalité de l’ancienne première dame, les moqueries fusent: jeu de mot sur le pont de Radès à la Goulette, construit par Ben Ali pour éviter la traversée en"bacs" Vient ensuite le revirement pieux où le départ, à savoir la fuite vers l’Arabie Saoudite, est devenu un voyage pour la Omra proposé par Ben Ali. Leila a même le soin de prendre seulement le «nécessaire» dans ses bagages pour le futur pèlerinage et le plus beau reste à venir. Car le voile blanc et innocent que Leila porte sur la couverture serait son nouveau credo comme l’éditeur en témoigne «Quand je m’entretenais avec elle sur skype , elle était voilée. Parfois elle ne mettait pas la vidéo, je suppose que c’était parce que son voile était enlevé.» Ce vœu pieu est en effet l’objet de toute sa fuite, elle dit ne rien prendre, ni argent , ni même son passeport et certainement pas les «tonnes d’or» et les «liquidités» n’étaient pas celles estimées à «41 millions de dinars» comme le supposent les Tunisiens.Une soudaine religiosité qui ne laisse dupe personne comme en témoigne ce tweeple: Quant aux vrais coupables du «coup d’état» et non de «la révolution du peuple», selon l’auteur, ce seraient Ali Seriati, ancien chef de sécurité de Ben Ali, Samir Tharouni colonel, commandant de la brigade antiterroriste en Tunisie et Kamel Eltaief «l’assoiffé de pouvoir» . Des noms déjà bien connus dont certains ont été acquittés dans le procès des martyrs de Thala, Kairouan, Tajerouine et Kasserine. Plus qu’un livre, l’ouvrage de Leila Trabelsi et un vrai document historique…pour les annales de l’humour tunisien comme en témoignent les commentaires d’abord haineux puis moqueurs sur Twitter. Les «Leilaleaks» n’ont pas fait perdre le sourire aux Tunisiens:  Quand soudain vers 18h jeudi 21 juin, craquage sur Twitter, le réseau lâche et les Tunisiens ne peuvent plus accéder aux fameuses Leaks «Leila nous a jeté un sort !! Twitter is down!!» tweet l’un d’eux. La sortie du livre de Leila Ben Ali s’est transformée en un véritable feuilleton où chacun attend, trop content de ne pas l’acheter, la version PDF de l’ouvrage. Un jour plus tard, si la curiosité est toujours là, le constat est sans appel, «un torchon», ni plus ni moins, où les vraies révélations sont plutôt de l’ordre du frivole et du détail. La question qui se pose: Qu’espérait vraiment Leila Ben Ali en écrivant un tel livre? Selon son préambule: l’ouvrage est destiné à l’ «histoire» et sa «famille», si ses enfants apprécieront peut-être l’hommage, l’histoire elle, s’en passera bien. Les premières phrases de son préambule notamment: «On me dit que le peuple m’est hostile , et je refuse de le croire» n’ont suscité que plus de commentaires haineux, preuve d’un décalage encore actuel entre cette femme et le peuple tunisien. Le livre de Leila tombe mal dans un contexte où seul son mari semble vraiment être jugé pour les évènements de la révolution. Rappelons que les affaires concernant sa famille comme le procès du «clan de l’aéroport» ont plutôt donné lieu à des acquittements, non-lieux ou reports. Peut-être qu’au lieu de jouer la carte de la sainteté et de la victime qui vise une «réconciliation avec mon pays et moi-même», Mme Ben Ali aurait du miser sur la valeur informative d’un tel livre. Le contenu biographique tout comme les récits de famille intéressent peu. Des révélations sur les relations France-Tunisie promises par la quatrième de couverture auraient été plus intéressantes, tout comme de vrais éléments et non pas des affirmations sur le rôle de l’armée tunisienne lors du 14 janvier. Les puissances étrangères sont réduites à leurs médias qui auraient présenté le couple présidentiel comme «des monstres» et se seraient livrés à un «véritable lynchage médiatique» après leur départ. Reste à savoir comment le livre sera reçu en Tunisie lors de sa parution officielle. Certaines librairies comme Al Kitab ont pris position, refusant de l’exposer en vitrine et ne le vendant que sur commande. D’autres libraires le traiteront comme les autres ouvrages. Document néfaste, inutile ou simple fiction de comptoir? Une blogueuse tunisienne a déclaré sur Facebook choisir de lire le livre comme une fiction et non pas comme un témoignage véridique: N’en déplaise à certains, je lirai avec beaucoup d’intérêt le livre de Leila Ben Ali. Je considère cette femme comme un personnage romanesque et je lirai ce livre comme un roman, un témoignage qui n’est pas LA vérité mais SA vérité, celle qu’elle veut que l’on croie. Et rien que ça, ça vaut largement la lecture. Je lis beaucoup de romans, je ne vois pas pourquoi je ne lirai pas ce bouquin comme un roman parmi d’autres, comme une histoire ou l’héroïne se posera certainement en victime, et que je pourrais même arriver à considérer comme telle. Mais ce n’est pas la Leila que ce peuple a connu, c’est juste une Madame Bovary, une Lady Chatterley… un bout de vie, une aventure, qui me semble valoir le détour. Alors que le premier procès politique sur les tirs à balles réelles a révélé son verdict et une justice défaillante, un tel ouvrage laisse beaucoup de Tunisiens sceptiques et désabusés. Le récit vacille souvent dans l’indécence comme lorsque la mère évoque le supplice et la torture que vivent ses enfants dans l’attente de partir, oubliant les martyrs qui tombaient au même moment sur l’avenue Habib Bourguiba. En attendant,  comme dans toute bonne polémique sur Twitter, il faut entretenir le suspense d’une suite: la rumeur court que Ben Ali serait aussi en train d’écrire ses mémoires selon la librairie tunisienne Al Kitab. «Il y aura aussi la vérité de ZABA» conclue un tweeple. Une affaire à suivre… Lilia Blaise Merci au tweeple Karim Guellaty qui a scanné et twitté les premiers extraits du livre A lire aussi: Leila Ben Ali, la « sorcière » mal aimée Faut-il vendre le livre de Leila Ben Ali? Ben Ali mort, justice pour les martyrs?
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